March 15, 2022
6 mins

Le quotidien d'un designer à l’ère du digital

Cher.e client.e, cher.e prospect, chers amis, j’ai un message de la plus haute importance à vous adresser.

Je ne suis pas illustrateur.

Je ne suis pas graphiste.

Je ne suis pas non plus “dessinateur”, ni infographiste.

Je suis encore moins un artiste visuel 2.0 ou un motion designer.

Et surtout, surtout. Je ne suis pas informaticien.

Autrement dit :

Je ne crée pas de logo, d’animation 3D.

Je ne fais pas non plus des d’affiches, de flyers ou tout autre support visuel imprimable.

(Pire) Je ne créé pas de Power Points ni ne répare des ordinateurs.

PS : Mon background de communicant me trahit parfois ;-)

"Mais alors, Hugo, tu fais quoi ?"

Je suis designer.

“WOW. C’est stylé. Mais tu fais quoi au juste ?”

Bon.

Je crois qu’il est temps de vous raconter mon histoire quotidienne de designer à l’ère du digital.

Souvent l'amalgame est fait entre tous ces métiers (qui n'ont rien à voir, on est bien d'accord !) parce que ce que voit nos clients, nos amis, nos parents même (si vous leur en parlez) n'est en fait que la partie émergée de l'iceberg, et :

1. C'est "visuel" donc le raccourci avec les métiers des arts visuels est vite fait. On devient tour à tour graphiste, infographiste, dessinateur...

2. C'est de la tech, du digital (appelez-ça comme vous voulez) et donc ça se matérialise par du hardware (smartphones, ordinateurs...) et alors là, c'est même plus un raccourci, c'est une transformation en "informaticien".

Je partage dans cet article mon quotidien de designer dans la tech et j'en profite pour rappeler pourquoi et comment tout se joue bien avant que les gens jouent avec les dispositifs qu'on conçoit. C’est le "travail de l’ombre" que je souhaite dévoiler en partie ici, même s'il est difficile de le résumer en un article.

Identifier un problème, jouer avec des contraintes

1. Comprendre le métier dans lequel on évolue

La plus grosse partie de mon activité de designer, c’est de comprendre le métier, le business, les enjeux, le jargon de mes clients (qui plus est pour mes clients B2B dont le métier est complexe - ce sont mes sujets favoris !). Bref, se faire une idée claire sur l’éco-système dans lequel ils évoluent.

Ça se traduit concrètement par :

  • Des échanges et beaucoup d’écoute. En gros, j’absorbe de l’information directe.
  • Du benchmark des concurrents, de la lecture, bref de la pêche aux infos indirecte cette fois.
  • Des relances et des reformulations, car bien sûr, les clients évoluent dans un monde qui leur est propre et pour imaginer des solutions, il faut être certain de bien comprendre leur situation, sans qu’il n’y ait aucun doute.
Parfois, quand je demande de préciser une information ou que je reformule pour faire valider ma compréhension d’une situation, j’ai l’impression de passer pour un imbécile qui ne comprend pas ce qu’on lui raconte. Mais c’est justement en réalisant cet exercice que vous obtiendrez une réelle connaissance de votre client, de son problème, de sa situation.

L’objectif principal à ce stade, c’est de trouver un certain “confort intellectuel”. Ça pourrait se traduire par une image de cases bien rangées dans ma tête, avec des “connexions logiques” entre chacune d’entre elles, un peu comme sur cette couverture :

Le Dessin et les Mots, Bunpei Yorifuji

2. Visualiser, matérialiser, schématiser l’écosystème et son problème

En complément, et par réflexe, je fais souvent des schémas sur mon carnet tout en écoutant mes interlocuteurs. C’est un bon complément à la reformulation ou aux relances. Matérialiser visuellement une situation aide à construire l’histoire qu’on me raconte mais permet aussi de faire valider ou non ma compréhension du problème : je montre mon schéma, je le décris, mon interlocuteur me précise si j’ai effectivement bien schématisé sa pensée ou le système en question.

Vous n'y comprenez sûrement rien, mais c'est normal. Dans la conversation avec mes interlocuteurs, le fait de poser les choses même si ça ne représente rien en soi permet de faciliter la discussion et la compréhension d'une situation.

Il existe par ailleurs de nombreuses manières de faire et ce n’est en aucun cas la seule méthode pour y arriver.

Je préfère aussi préciser que cette étape n’est pas absolument pas l’apanage des designers ! Nombreuses sont les personnes dont le job consiste à comprendre le métier, l’écosystème et le problème de leurs clients. Les consultants en stratégie par exemple.

Proposer une solution

1. Jouer avec les contraintes

Le réel enjeu auquel je fais face en tant que designer, c’est de devoir imaginer une solution en composant avec des contraintes parfois extrêmement complexes. Exactement, comme le ferait un architecte ou encore un designer d’intérieur qui se “bât” avec les contraintes de surfaces, de terrain, de matériaux, d’ergonomie. En tant que designer numérique, je me bas avec des contraintes métier, des arbres de décisions logiques, des données, bref je dois un peu faire rentrer des carrés dans des ronds (mais il faut qu’à la fin ça claque, bien sûr !).

2. “Designer” une solution

On pourrait donc penser que je passe mes journées derrière mon écran, sur des logiciels de design. Ce n’est pas totalement vrai. En réalité, tout se joue bien avant ! Et avant, c’est comment alors ?

D’une manière étonnamment simple :

  • Je me saisi de feuilles ou d’un carnet et je trace des cadres qui représentent des écrans.
  • Je dessine ou plutôt je gribouille des formes simples : des carrés, des ronds, des lignes. J’écris des mots aussi.
  • J’imagine les écrans sur lesquels des personnes pourront interagir pour effectuer des actions plus ou moins complexes.
  • Je fais des connexions entre les différentes pages (écrans) pour imaginer comment les personnes pourront passer de l’un à l’autre.

L'image a été floutée pour des raisons de confidentialité

Voilà. Ah. Vous pensiez que je savais dessiner ? Vous devez être déçus ?

J’invite d’ailleurs toutes les personnes qui ont des idées à les matérialiser sous forme de schémas, de croquis. Ça booste réellement la créativité et ça permet de se projeter rapidement sur une idée de projet ou un concept que vous voudriez lancer ; une image vaut mille mots, je ne vous l'apprends pas.

Finalement, mon activité de designer consiste plus à jouer des contraintes qu’à “dessiner des belles choses”.

C’est d’ailleurs ce que dit, en substance, Marc Hedel dans Qu’est-ce que le design ? (1970).

Marc Hedel, Qu'est-ce que le Design ?, 1970

Ce qu’il faut aussi comprendre (et l’extrait ci-dessus l’explicite très bien), c’est que l’acte de designer n’a rien de finalisé.

Et j’aimerais en profiter pour crier haut et fort que travailler avec des designers, ça s’apprend ! Ceux qui pensent que les designers arrivent avec une solution toute prête et finalisée n’ont absolument pas compris l’approche itérative du Design. Mais c’est de notre devoir, en tant que designer, de faire comprendre à nos clients que dans le Design, on avance à petit pas. On investigue, on récolte des informations, des indices. On confirme ou non des intuitions grâce à des preuves. Bref, on est un peu des détectives de l’usage.

J’en profite également pour évoquer qu’il existe une fable selon laquelle “LA solution parfaite” serait accessible rapidement et sans effort (car après tout “les designers sont des “artistes” et l’art c’est pas vraiment du travail” - Oh ! le joli raccourci).

Cette idée, bien ancrée dans l’industrie créative (avec en première ligne les agences de com/pub/design) selon laquelle on peut (doit ?) sortir du chapeau des solutions prêtes à être déployées en quelques jours ou quelques semaines. C’est un non sens d’un point de vue Design. On peut designer vite et bien, ça c’est vrai (surtout aujourd’hui). Mais les chances pour que les dispositifs créés rencontre l’usage attendu est souvent faible quand tout est fait dans l’urgence.

(Parenthèse terminée. Revenons à nos moutons.)

Designer implique donc plusieurs choses pour chacune des parties :

  • (Designer) Dépasser la peur de partager sa solution, son idée
  • (Designer) Être prêt ou prête à accepter la critique
  • (Designer) Être persévérant.e car il va falloir retravailler ses solutions
  • (Client/Entreprise) Être patient
  • (Client/Entreprise) Accepter que certaines choses ne soient pas possibles ou réalisables
  • (Client/Entreprise) Accepter l’imperfection (les premiers essais sont rarement satisfaisants)

La liste pourrait être longue.

Et comme le dit Sébastien L’Hoste dans un de ces derniers posts Linkedin : “Faire du design, ce n’est pas chercher LA solution d’un problème, c’est construire TA réponse à ce problème.”

Dans tous les travaux designs que j’entreprends avec des clients, je sais que je laisse une trace, une mémoire, un angle, une vision, une conviction même.

Quand je designe, je prends position.

Penser que les outils numériques sont dénués de sens politique est un leurre. Les concepteurs, c’est à dire moi, nous, les designers (et nos commanditaires : les entreprises, nos clients) portons une responsabilité accrue dans les solutions que nous concevons car en définitive elles impacteront le monde et les gens qui les utiliseront. Les choix de conceptions que l’ont fait aujourd’hui définissent les interactions qu’auront nos utilisateurs demain. D’une certaine manière nous façonnons le monde (ou plutôt certains écosystèmes) à notre manière sans nous en rendre toujours compte.

Hiérarchiser, mettre en forme, tester et parfois tout recommencer

Sans refaire toute l’histoire de l’interactivité Homme-Machine (IHM), pour être utilisée, la solution que j’imagine doit prendre vie à travers un écran, une interface (”la façon dont se présente (facies) la relation entre (inter)”, source).

Je passe alors une autre partie de mon temps à hiérarchiser l’information, les données, les éléments visuels pour donner vie et mettre en forme (informer) la solution imaginée.

Source : https://digitalmarketing.temple.edu/adefelice/2019/08/05/the-bigger-picture/

C’est la concrétisation de tout le travail effectué dans l’ombre. On ne designe pas pour nous, mais pour ceux qui utiliseront notre solution. Alors attention aux biais !

On est en équilibre sur un fil : d’un côté on doit s’en tenir à ce qui a été imaginé, avec son lot de contraintes (métier, technique, etc.) ; de l’autre on se sent parfois pousser des ailes : le travail de design (au sens graphique du terme cette fois-ci !) nous donne envie de nous exprimer au-delà de ce qui est attendu.

Puis, une fois que nos écrans sont posés, il faut les tester.

Présenter son travail à ceux qui vont utiliser la solution qu’on a imaginée est parfois difficile. Mais la clé est de la présenter le plus tôt possible pour pouvoir être en mesure de le retravailler sans tout devoir recommencer. Comme un musicien qui compose à qui on dit : “Là je verrai bien des choeurs” ou “Là, ça manque de basse”. Alors on se remet à travailler. Il faut savoir prendre de la distance avec sa solution. Ici c’est zéro égo sinon on se plante. On veut parfois forcer le passage d’une idée ou deux car on y a mis beaucoup d’effort mais surtout de l’affect. Et malheureusement, souvent, ce qu’on pense être la bonne solution ne l’est pas pour les gens pour qui on conçoit nos solutions. Et il faut l’accepter.

L‘approche du Design consiste donc avant tout à concevoir. Or concevoir signifie « se représenter par la pensée » (source). Autrement dit, il s’agit moins de représenter visuellement un système que de le créer et d’en imaginer sa forme sous contraintes.